Changer de stack ça fait peur parce qu’on ne sait pas comment s’y prendre.
Ça fait dix ans que tu codes en Java sur des applications Data. Sauf que le job qui t’intéresse demande 5 ans d’expérience avec Python. Je passe dans le Tardis et je reviens avec 5 ans d’expérience en Python ?
Changer de stack c’est toujours un risque. C’est un grand saut dans l’inconnu. Pourtant c’est une compétence qui va devenir utile, nécessaire. Il existe une recette. Il existe des bonnes pratiques qui ne nécessitent pas de remonter dans le temps.
Pour répondre à cette question aujourd’hui on a interrogé deux professionnels, qui ont navigué entre les CDIs et le freelancing pour accomplir leur projet de carrière idéal.
On vous les présente.
Rebeca est redevenue dev, Nabil prend le virage de la Cyber.

Nabil a passé plus de dix ans dans une carrière de support informatique. Il connaît la production, il a l’habitude d’échanger avec les décideurs, les DSIs, les utilisateurs. Et il travaillait dans un hôpital quand il y a eu le COVID. Et les premières attaques informatiques. Il se rend compte que c’est là qu’il peut être le plus utile. Et il décide de faire sa deuxième partie de carrière en Cybersécurité. Quitte à reprendre en bas de l’échelle : “il faut accepter que tu es junior pour que ça aille plus vite”.
Ils n’ont pas fait le même parcours, mais pourtant ils ont utilisé des leviers similaires.
Changer de stack ce n’est pas repartir de zéro
Pour Nabil c’est même très cohérent. Sa première carrière est un levier pour la seconde. Les consultants en Cyber qui ont une expérience de la production sont très appréciés. Parce qu’ils connaissent le métier de leurs interlocuteurs et peuvent rentrer dans le concret très vite.
Rebeca a gardé ses soft-skills : “dans les bonnes périodes pour chercher du boulot, je trouvais très facilement du boulot. Justement parce que l’une des premières choses qu’on me disait, c’est que je parlais bien comparé à d’autres profils. Donc oui, ça m’a facilité beaucoup euh la recherche, enfin de trouver du boulot.”.
Et aujourd’hui, elle a pu faire du React, du Vue.JS, des backends avec Kotlin ou Python. Elle garde une posture d’ingénieure : “pour moi un langage c’est un outil. C’est pour ça je suis pas bornée sur un langage. C’est un outil qui m’aide à atteindre l’objectif et au final ça vient du métier d’abord.”
Les connaissances de bases, les connaissances fondamentales de l’informatique restent des invariants pour les deux parcours : connaître l’architecture des applications, des systèmes informatiques, HTTP, SQL.
Le pivot doit être raconté.
Un pivot mal expliqué peut donner une impression de déclassement. La narration doit soutenir le projet.
Si Nabil avait expliqué qu’il en avait marre de faire du support, ça ne fonctionnerait pas. Non il veut être utile, il veut être dans l’industrie qui va être le principal chantier de la décennie à venir.
Quand on demande à Rebeca pourquoi elle a voulu revenir vers le dev, elle explique que Responsable d’Application c’est de la gestion du changement. Ça nécessite d’être très disponible, d’être sur site. Le métier de développeuse lui permet de gérer son temps.
Et le chemin pour y aller est important. Nabil était indépendant. Il avait prévu un an de trésorerie pour financer sa formation. Il s’est consacré à des formations certifiantes : ISO27001 Lead Implementer et ISO27005. Ensuite il a fait un stage dans une société de service où il a pu travailler sur différents projets.
Pour son premier job, il a dû prendre un CDI. Parce que les missions qui l’intéressaient étaient rarement confiées aux externes en Cybersécurité.
Rebeca a saisi l’opportunité suite à son congé maternité. Elle a travaillé sur des projets bénévolement. Les tutos ou les projets sans but avaient l’air moins concret que des projets pour des amis, des associations, des créateurs d’entreprise. Elle a pris aussi des missions au forfait “payé au ticket”. Ça lui a donné confiance en elle pour aller chercher de vrais postes ensuite. La formation est venue après : elle a pris le temps pour une formation TDD avec Wealcome.
T-Shaped : quand ta stack a une base évasée.
Ils ont tous les deux le même problème une fois qu’ils ont franchi le Rubicon. Le territoire à découvrir est grand. En Cybersécurité, une certaine exhaustivité des pratiques est nécessaire, même s’il faut choisir entre les domaines défensifs, offensif et conformité.
Pour le Dev, Rebeca a choisi ses projets avec du recul sur les technologies. Elle a donc vraiment consolidé ses compétences socles et sur chaque projet approfondi sa connaissance d’un framework, d’un langage, des outils. C’est ce qu’on appelle un profil “T-Shaped”.
Il y a plein de domaines qui préfèrent les profils T-Shaped, l’innovation et la R&D en font partie.
Pourtant aujourd’hui Rebeca hésite : “Je me pose des questions parce que justement quand j’ai réfléchi à trouver un nouveau poste. C’était direct. J’ai pas 5 ans de VueJS donc non, j’ai pas 8 ans de tel framework.”.
Certains parcours de carrières ont l’air inaccessibles pour les profils T-Shaped. Quelle est l’alternative ?
T-Shaped vs I-Shaped : deux parcours de carrières.
L’inverse d’un profil T-Shaped c’est un profil I-Shaped. Il faut imaginer quelqu’un qui empile ses compétences comme une tour de Kapla. Et à un certain moment il n’est plus possible de déplacer la tour sans la faire tomber.
Aujourd’hui le marché est tendu. Avant, la majorité des postes étaient accessibles avec 2 ans d’expérience. Maintenant, un profil en T va trouver beaucoup de portes fermées, avec par exemple “5 ans d’expérience en Java requise”.L’alternative c’est le profil en I. Si je continue maintenant, dans 3 ans j’aurai les 5 ans d’expérience requis pour ce poste. Mais peut-être que d’ici là, la porte aura une nouvelle étiquette qui dit “8 ans d’expérience en Java requise”. Ou bien même “5 ans d’expérience en Go” parce que Java n’est plus pertinent.
En réalité, il ne faut pas opposer les deux profils. Et certaines entreprises vont faire l’injonction contradictoire : “On veut des profils en T, avec minimum 8 ans d’expérience sur Go”.
Il y a deux parcours de carrière. D’un côté, pour rester polyglotte, un profil en T, on peut s’orienter vers des postes plus organisationnels comme Lead Dev, Engineering Manager ou Direction Technique (Architecte).
De l’autre, pour rester en I, on va suivre un autre chemin : Dev Sénior, Staff, Guild Leader ou Expert.
Si vous avez peur de faire le grand saut, c’est ici qu’est le problème. Le rapport entre la base et la hauteur de votre tour de Kapla définit l’effort que vous devrez faire pour changer de Stack.
Si les bases de votre tour sont trop fragiles, c’est dangereux d’en empiler encore comme de tenter un pivot.
La recette pour changer de stack ou de métier
On reprend tout ce que l’on a appris aujourd’hui. Pour préparer le grand saut, il y a bien une recette.
1 – Clarifier l’intention.
On ne change pas de stack parce qu’on en a marre. Est-ce que je cherche plus d’impact ? Plus de liberté comme Rebeca ?
C’est la base du narratif et ça vous aidera à prioriser les moyens
2 – Identifier votre capital de départ.
On ne part jamais de zéro. Listez vos compétences techniques et vos soft-skills (avec des QCMs sur WeLoveDevs par exemple).
C’est le début d’un grand déménagement. Identifiez ce qui vous sera utile, ce qui sera un avantage une fois le chemin terminé. Nabil sait que l’expérience de la production sera utile in fine dans le monde de la Cyber.
3 – Construire un momentum.
Le jour du déménagement se prépare sur un parcours de 2 ans.
Il y a bien un moment où vous allez dire : “J’ai changé, à partir de ce jour-là je fais plus ce que je faisais avant”. Mais avant il y a de la préparation, et ensuite il y a une période de transition.
Construire le momentum c’est une accumulation de petits préparatifs qui sont cohérents.
Faire une formation, participer à un salon, rencontrer un nouveau réseau professionnel. Et d’autres choses plus logistiques. Nabil a embarqué ses proches dans cette aventure parce que c’est un projet familial. Et il a prévu de la trésorerie. Rebeca avait un événement personnel qui justifiait de faire ça à ce moment et pas un autre.
4 – Produire des preuves visibles.
Le marché filtre sur les preuves et maintenant vous êtes en compétition avec des juniors, probablement avec la même grille de lecture.
Nabil s’est concentré sur les formations, et les certifications. Rebeca sur les projets concrets et visibles.
Les deux fonctionnent et un conseil souvent donné et de faire l’un ou l’autre à fond. Vous avez besoin d’un signal assez puissant pour que votre profil soit retenu. Se disperser et accumuler plusieurs signaux c’est risquer d’en avoir aucun assez puissant.
Si vous devenez Pentester, faites des root-me tous les jours pendant 1 an. Vous aurez un score conséquent le jour du déménagement. Ou bien investissez dans une certification OSCP. Mais faire les deux c’est énergivore.
5 – Racontez le pivot.
Il n’y a rien de plus néfaste qu’un profil confus avec un projet illisible.
Maintenant que vous avez vos preuves, abandonnez votre ancienne vie et affichez solidement ces signaux contextualisés avec votre intention de départ.
Oui vous avez plein d’arguments à mettre sur votre CV. Mais on ne gardera que ceux qui racontent l’histoire qui vous permet d’atteindre votre objectif.
Changer de stack ce n’est pas une crise, c’est un test de solidité.
Merci à nos deux témoins pour le partage de leurs parcours très sincères et transparents.
Si vous ne devez retenir qu’une chose, c’est qu’on ne part jamais de zéro. Le pivot est un projet long termiste qui doit rester cohérent.
Mon conseil est le suivant. Même si vous n’avez pas l’intention de changer de carrière, soyez prêts à la faire à tout moment. Toutes les trajectoires de carrières linéaires ont une fin.
La question que je vous pose est la suivante : à quel moment commence la deuxième partie de votre carrière ? Changer de stack c’est être acteur de cette transition, choisir le jour où commence votre deuxième partie de carrière.


